7 août 1915

On a pris une bonne suée à courir là-dedans, le fusil s'accrochant aux branches, et le sac chargé ballotant dans le dos.

Depuis le 10 avril, Emile Moureu est à Joinville-le-Pont, élève-aspirant à l'École d'Instruction Militaire des officiers. Ses lettres à sa soeur et à ses parents font le récit de son quotidien militaire et, lors des moments de loisir et de temps libre, de ses visites à Paris et ses environs.


Samedi, 7.

Chère maman,

Je viens de recevoir ta lettre et celle d'Anna, lettres si pleines d'affection et de tendresse pour leur petit "bleu", qui n'est plus bleu maintenant, mais bien vieux soldat (on vieillit si vite dans le métier maintenant : un soldat de 4 mois est un ancien).
D'abord, donnons ensemble un regret à un de mes grands amis, que vous connaissez, Alfred Bordenave. J'ai reçu pendant les manoeuvres une lettre de M. Momas, où il m'annonçait sa mort aux Dardanelles. Cette nouvelle m'a douloureusement ému, et j'ai plaint sa pauvre mère : c'est son second deuil d'enfant.
Mais il n'est pas l'heure des grandes et longues tristesses. Il est de notre devoir de ne pas s'appesantir sur les deuils, mais d'apprendre à accepter le nôtre, s'il arrive.
Eh ! Bien, donc, parlons de ma semaine. Elle a été très dure, fatiguante, mais intéressante et variée. Nous sommes rentrés hier au soir, après une belle randonnée dans ce pays charmant qu'est l'Île-de-France, pays de plaine aux teintes claires assombries souvent par des tâches noires de magnifiques forêts.
Je vais raconter mon plus intéressant épisode, et aussi le plus fatiguant. Jeudi soir, cantonnement dans un tout petit village qui était littéralement inondé de bleu, vendredi matin, réveil à 3 heures. On avale en vitesse un jus brûlant, on enlève les brins de paille qui sont restés à la capote, et en route. Nous marchons une demie-heure, et arrivons au lieu de rassemblement du bataillon. L'ennemi était représenté par un escadron de dragons, une compagnie de fantassins, et des chasseurs cyclistes. Notre objectif d'attaque était un château occupé par l'ennemi qui s'était fortifié dans le parc. Pour approcher le plus près possible de l'ennemi, nous devions traverser une grande forêt. Nous l'avons en effet traversé toute la matinée : j'étais envoyé avec un de mes excellents camarades (on s'arrange tjs pour marcher ensemble) en liaison avec une compagnie qui opérait à notre droite : ce n'est pas une sinécure, dans une fourrée où l'on ne se voit plus à dix pas, et il fallait indiquer la direction à l'autre compagnie. On a pris une bonne suée à courir là-dedans, le fusil s'accrochant aux branches, et le sac chargé ballotant dans le dos. Enfin, on s'en est tiré et, à la lisière de la forêt, vers 10 h, on s'est aplati dans un champ de blé coupé, car l'ennemi tirait. Il pleuvait un peu, et on le lais se mouillait avec jouissance. Ah ! Papa et mon frère auraient été bien : les faisans et les perdreaux volaient autour de nous : nous devions, mon camarade et moi, nous tenir à quatre, pour ne pas tirer. Enfin, le bataillon est passé à l'attaque, les coups de fusil, le tac-tac des mitrailleuses, enfin une belle musique. A notre tour, ma foi, nous avons tiré : les balles ont été perdues pour l'ennemi, mais pas pour un faisan qui se levait à 2 m. de nous. Pan, dans la musette, où il est resté jusqu'à ce matin où il a passé à la cantine et à la broche. Comme il était bon !
Après cet exploit, nous avons pris notre place de combat, couru vingt mètres pour se coucher et tirer, cela pendant 2 heures, et finir par un bel assaut à la baïonnette, et naturellement la position a été enlevée. On mange un morceau, et demi-heure après, en avant vers Joinville. 30 km à s'appuyer. Ça tirait un peu vers la fin, je vous assure, et les voitures d'ambulance étaient garnies. Mais un béarnais jamais, et après une bonne nuit, il est tout-à-fait remis. Probablement nous repartirons la semaine prochaine pour 3 ou 4 jours, un peu plus loin. Ce qui m'a soutenu, -entre nous soit dit- c'est le piment de l'andouille. Il y en avait, je crois, assez pour ressusciter un mort.

Je vous aime,
Émile

 


Écouter la lettre du 07 août1915

Le Musée Massey à Tarbes

Les trois documents présentés proviennent du Musée Massey de Tarbes auquel la famille d'Émile Moureu en avait fait don.

Le Musée Massey est le premier musée au monde à présenter une collection retraçant l’histoire des Hussards.
Ce corps d’armée de cavalerie légère, qui puise ses origines en Hongrie, a contribué au renom de la ville de Tarbes.

Site internet du Musée Massey de Tarbes

 

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